Dans un seul-en-scène mêlant coups de gueule féministes et performances artistiques, Carole Thibaut puise dans sa propre trajectoire pour dénoncer l’éducation patriarcale, la dévalorisation des femmes dans le monde professionnel et, plus largement, l’ensemble des violences dont les femmes sont aujourd’hui victimes. Exit l’émouvant hommage aux luttes ouvrières qu’elle avait su porter dans Longwy-Texas. L’ennemi n’est plus le capitalisme broyant les vies des prolétaires — et d’abord celles des femmes prolétaires — mais l’emprise masculine sur la société tout entière. Emprise séculaire qui aurait engendré le colonialisme, la catastrophe écologique, le sexisme et bien d’autres maux encore. La société genrée, voilà la superstructure sociale qu’il faudrait déconstruire afin que les femmes, à leur tour, puissent écrire l’Histoire. En se faisant la voix et le corps des femmes victimes d’une société qui les relègue encore trop souvent au second rôle, Carole Thibaut ambitionne de contribuer à cette réécriture. Mais ce discours, saturé de poncifs du féminisme radical et du wokisme ambiant, n’est-il pas lui aussi source d’exclusion et de repli identitaire qui fragmentent la société et éloignent plus que jamais la perspective d’une société humaine égalitaire, réconciliée et tolérante ?
Ce verbe, Emmanuel Macron aurait dû le conjuguer 7 fois dans sa bouche avant de le claironner avec jubilation au soir d’un fameux 9 juin qui restera dans les annales. Le verbe a retenti si fort qu’il a laissé notre président sans voix. Du moins sans assez de voix. Du coup, le voici aphone, alors il écrit aux Français.
D’après lui, personne n’aurait gagné. Pourtant les chiffres sont là. NFP : 182 sièges, Macron 168, le RN est encore plus loin derrière. Pas besoin de photo finish. C’est bien le NFP qui a gagné et Macron a perdu. Il parle alors de blocs, de coalitions, d’institutions, de valeurs, de partage, d’intérêt supérieur, d’État de droit, de parlementarisme, d’orientation européenne, d’indépendance française, de dialogue, de majorité solide, de majorité plurielle, de projet pragmatique, de stabilité institutionnelle... Je ne comprends rien à tout ce charabia. Au lieu d’admettre sa défaite, il fait le difficile. Il trépigne et menace : mettez-vous d’accord avec moi, sinon je fais un malheur ! « D’ici là, le Gouvernement actuel continuera d’exercer ses responsabilités... » Le nouveau premier ministre sera nommé à Pâques, à la Trinité… ou à la Saint-Glinglin.
On pourrait sourire d’un tel infantilisme, d’une telle outrecuidance. Mieux vaudrait s’en inquiéter. Car notre enfant gâté ne dit rien de ce qu’il ferait si la coalition docile et malléable qu’il appelle de ses vœux tardait à se mettre en place. Les principes constitutionnels de la Ve République sont suffisamment flous et lâches pour qu’une personnalité aussi perverse que Macron s’en serve pour mettre en place un État autoritaire (nous n’en sommes pas si loin après les lois d’exception de 2015, les conseils de sécurité COVID et la répression de plus en plus violente de toute opposition exprimée dans la rue).
Les retournages de veste sont une pratique courante dans le monde politique, le pari de Macron n’est donc pas si extravagant. Beaucoup à droite et à gauche sont prêts à lui venir en aide en échange d’une vague promesse de marocain. Seulement, il y a un hic. Le NFP en réalisant l’union des partis de gauche autour d’un programme de mesures sociales concrètes et immédiates (abrogation de la réforme des retraites, hausse des salaires) a suscité une mobilisation exceptionnelle de l’électorat populaire. Quels que soient les manœuvres, les compromissions, les reniements, cet électorat n’est sans doute pas disposé à accepter que les engagements pris ne soient pas tenus. Les professionnels de la magouille et des promesses en l’air seraient bien inspirés de renoncer à leurs vieilles combines sous peine réveiller la colère populaire.
Macron voulait la clarification, elle est en marche. La dissolution a transformé la crise politique et sociale en crise institutionnelle. Elle a mis à nu l’incompatibilité qu’il y avait entre la satisfaction des revendications sociales, légitimées par le résultat du scrutin, et le maintien des institutions de la Ve République et conséquemment celles de l’Union européenne. La crise actuelle trouvera un dénouement démocratiquement par une mobilisation populaire qui balayera ces institutions, ou bien le pays s’enfoncera dans la longue nuit des régimes autoritaires.
Le pacifisme n’a plus la cote ! Hilares sur les plateaux télé, les narrateurs du récit occidental s’en donnent à cœur joie. Pas de quartier ! Tant pis pour ceux qui meurent. Pendant ce temps, les chefs de gangs se toisent, les charniers s’accumulent et l’OTAN, messagère d’apocalypses, donne le tempo.
Après la convention citoyenne "climat", voici la convention citoyenne "fin de vie" et toujours des citoyens "soigneusement" tirés au sort pour ne rien laisser au hasard !
Je n’aime pas beaucoup le théâtre « militant » où le public, pris à témoin, doit subir les proclamations de comédiens qui, croyant ne pas assez se faire entendre, crient et surjouent leur partition avec la conviction qu’il y a urgence à la faire entendre. C’est ce que j’ai dû supporter tout au long de cette pièce faite de juxtapositions de situations assez banales et décousues, mais prétexte à diatribes aboyées comme injonctions catégoriques. Il a fallu attendre le monologue du dernier tableau pour entendre des propos cohérents, énoncés sobrement dans la langue maternelle de la comédienne brésilienne, pour vivre un court mais beau moment de théâtre. Les mots prononcés ont pu infuser en moi — alors que je ne pouvais en saisir que la traduction surtitrée —, parce qu’ils se formaient dans la chair d’une comédienne meurtrie elle-même par une vérité indubitable. Cette voix fragile et sincère, nous racontait l’insidieuse montée du fascisme qui a sommeillé quelque temps dans un Brésil insouciant avant de le submerger tout entier. Quel rapport avec la pièce ? Il m’a sans doute échappé, mais le rapport avec la situation de notre pays m’a paru évident. Le fascisme sommeille chez nous dans l’ombre d’un régime déliquescent. Malgré le raffut de la mitraille déclenché par les Russes, dont on nous rebat les oreilles à longueur d’antenne, l’ennemi ne se trouve pas là-bas, mais bien dans notre propre pays et, peut-être aussi, dans notre propre esprit, si on le laisse s’assoupir dans le bredouillis pernicieux de la pensée mainstream.
Quelques photos, un bref passage aux urgences hospitalières, où deux avenantes carabines m’ont administré une bonne dose de Cordarone pour résorber la crise de FA qui s’était déclenchée de façon intempestive au petit matin, et, soigneusement noté dans mon journal, le programme de nos visites : voilà ce qu’il me reste de notre voyage dans la Ville éternelle en juin 2014.
La Rome antique, la fontaine de Trévi, la villa Médicis, la place Navone, le Panthéon, la villa Borghèse, le Vatican et sa basilique Saint-Pierre, Santa Maria Maggiore, Sant’Ignazio di Loyola, le Campo de’ Fiori, la villa Farnesina, les thermes de Caracalla, le Circo Massimo, le portique d’Octavie. Somme toute, une liste assez complète de tout ce qu’un touriste moyen peut avaler en une semaine dans la capitale italienne. Il faut quand même ajouter — les souvenirs me reviennent à mesure — l’étonnant défilé pontifical qui s’est déroulé sous nos yeux ébahis dans la soirée du 7 juin.
Alors que nous rentrions à notre hôtel pour y faire une petite pause avant de partir à la quête d’un restaurant où nous pourrions dîner, notre attention fut attirée par les nombreux badauds qui se pressaient derrière des barrières installées le long des rues menant à notre hôtel. Renseignements pris, ces gens attendaient le passage du pape, qui se rendait en procession à la basilique Santa Maria Maggiore, propriété vaticane hors les murs, où il venait une fois l’an célébrer la messe. Nous ne voulions pas, bien entendu, rater cet événement, assez ordinaire pour les Romains qui, malgré tout, poireautaient là en nombre depuis un long moment, et qui, pour nous, touristes de passage, revêtait un caractère exceptionnel. Nous avons donc attendu le passage du cortège, bavardant tant bien que mal avec la population locale. Tandis que la nuit commençait à tomber, apparurent, dans une longue suite protocolaire, les chevaliers du Saint-Sépulcre, les confréries catholiques, les associations eucharistiques — drapeaux, oriflammes et banderoles en tête —, puis les enfants de chœur, les séminaristes, les religieuses, les prêtres, les évêques, les archevêques, les cardinaux et enfin, juché sur un attelage improbable — une sorte de chariot rustique surmonté d’un dais et tracté par un rutilant 4×4 —, le Saint-Père, assis sur un fauteuil et drapé dans sa glorieuse robe immaculée. Au gré des saillies de la route, il ballottait sur son char comme une figurine de marbre, ou plutôt de carton-pâte, à la manière d’un géant que l’on promène les jours de carnaval. Agenouillés derrière lui, deux princes de l’Église priaient et veillaient à la stabilité de l’ensemble. Tout cela paraissait si irréel, si hors du temps et, il faut bien le dire, un peu grotesque, que nous nous pincions pour vérifier que nous ne rêvions pas.
Après que le convoi se fut engouffré dans l’édifice sacré, nous sommes partis dîner. Nous n’en étions pas encore au dessert qu’une rumeur soudaine se propagea dans la rue en contrebas de la terrasse où nous étions attablés. Les convives — et nous à leur suite — se levèrent précipitamment pour aller voir ce qui se passait. Nous avons alors aperçu une berline hors d’âge, mais qui avait encore belle allure, s’avancer lentement dans la rue, flanquée de quatre « hommes-cravates » que nous avons identifiés comme les gardes du corps de Sa Sainteté, car des « Il Papa… Il Papa » se murmuraient autour de nous. L’illustre passager, enfoncé sur la banquette arrière du véhicule, agitait nonchalamment la main à l’attention du bon peuple de Rome. En réalité, il n’y avait, massés sur les étroits trottoirs, que quelques fêtards en goguette, des touristes étonnés par ce remue-ménage et, habitués à l’apparat désuet des déplacements pontificaux, les boutiquiers de la nuit sur le point de baisser leurs rideaux. Pour regagner ses pénates, Benoît XVI, après une rude journée de labeur, avait troqué son char moyenâgeux pour sa confortable automobile.
La voiture disparut dans les ruelles de la ville, et nous sommes allés terminer notre repas, échangeant avec nos voisins de table — des Autrichiens, je crois — des exclamations d’incrédulité et de stupéfaction. Venions-nous vraiment d’apercevoir le véritable pape dans l’exercice ingrat de son ministère, ou ne s’agissait-il que d’une doublure recrutée pour le tournage d’un film, ou d’une animation municipale destinée à divertir les touristes ? Nous n’en saurons jamais rien, mais toujours est-il que ce fut une mémorable soirée.